« Tu n’as pas de nom »

C’était un petit article, rédigé sous forme de lettre, dans un petit journal gratuit, un de ces canards distribués dans la rue et que l’on lit ou feuillette en attendant ou en prenant le bus. C’est d’ailleurs là que je l’ai lu, lundi dernier, en allant au lycée. Des élèves aussi le parcouraient et les filles s’arrêtaient sur cette missive intitulée « A ma chère amie Milena », ou un truc du genre.
La lettre portait une signature féminine suivie de l’intitulé « journaliste », du sérieux donc, pas une divagation de lectrice et puis il y avait une photo, celle d’une jolie jeune femme, souriante.
Dès les premières lignes, rédigées d’un style faussement naïf, je relevai une compassion larmoyante envers la pauvre Milena qui visiblement ne nageait pas dans le bonheur. La journaliste semblait même se reprocher une part de responsabilité dans les échecs successifs qu’avait connus son amie : difficultés sentimentales, dépression, revers professionnels, incapacité à fonder une famille.
C’est alors, après cet apitoyant portrait de Milena, que m’apparut le sournois dessein de la « journaliste ». Cette histoire avait une morale.
Si la pauvre Milena souffrait actuellement de tous ces maux ce n’était pas le fait du hasard, mais la conséquence d’un avortement subi quinze ans auparavant alors qu’elle était une innocente jeune fille.
L’auteur de la lettre n’avait pas alors trouvé les mots justes pour empêcher son amie de commettre l’abomination, ce dont elle se désolait encore aujourd’hui. D’autant que suite à l’interruption de grossesse, Milena, honteuse et mortifiée avait coupé les liens entre elles.
Mais le destin veillait, qui avait brièvement remis en présence les deux compagnes des temps heureux. L’une rayonnante de bonheur, l’autre marquée à jamais par le drame de ses vingt ans !
De la guimauve moraliste attaquant dans une dégoulinade de poncifs rétrogrades, culpabilisateurs et sournois, un des droits essentiels des femmes, voilà ce que l’on donne à lire gratuitement au badaud dans l’Italie d’aujourd’hui.
Voilà ce qui maintenait la bouche ouverte et la mine concentrée ma jeune voisine de bus.
Les sbires de la papauté sont désormais infiltrés partout dans cette Italie qui va si mal.
Relayées (entre autres) par l’infect Giuliano Ferrara « il n’existe pas d’homicide plus parfait que celui d’un embryon dans le sein de sa mère » qui réclame un moratoire sur le sujet, les thèses anti avortement se répandent à tous les niveaux de la société.
Pauvre société italienne, traquée par la pauvreté, le surendettement, grugée par d’indignes personnages politiques.
Le gouvernement Prodi a vécu.
Que pouvait-on attendre d’une coalition prétendument de gauche qui comprenait en son sein un catholique malhonnête et rétrograde comme Mastella, celui par qui survint la chute ?
Que dire de ces élus qui se sont insultés, se crachant à la face des glaviots de haine ?
Que dire de ces députés et sénateurs de droite qui ont hurlé victoire, se gavant comme des porcs de mousseux et de mortadelle car c’est ainsi qu’est surnommé le patelin Prodi. Pas un mauvais homme, pas de gauche non plus, faut pas rêver, mais du moins digne et capable de manifester une peu de soutien aux plus défavorisés.

Et maintenant, devrons nous assister au retour de Berlusconi, flanqué de Fini, le bourgeois serpent venu des terres de l’extrême droite ?

Sarkozy par ici Berlusconi par là. Je n’ose imaginer à quel grotesque concours de mépris, de vulgarité, d’écrasement des populations, de manipulation, de clinquant, de diatribes religieuses, de philosophie de chiottes ces deux là pourraient se livrer !

Lue rapidement la lettre à Milena semble bien dérisoire, mais elle ne l’est pas. Elle porte une violente estocade à l’avortement, elle s’ajoute à toutes ces voix qui nous bassinent avec la « vie de l’embryon ».

Et la vie des femmes alors ?
Et celles des enfants qui naîtraient « à corps défendants », dans le chagrin, le dénuement ou sans affection, considérés comme des punitions.

J’ai avorté il y a longtemps, pour ne pas mettre au monde un enfant dont je ne désirais pas la venue. Je n’avais pas la possibilité de lui offrir l’amour et les soins auxquels tous les enfants du monde devraient avoir droit. Car au lieu de s’horrifier pour quelques milliers d’avortements occidents il serait ô combien plus humain et judicieux de se préoccuper des millions enfants vivants qui meurent de faim, de misère ou de l’éclatement d’une bombe.
Je n’ai jamais regretté cet acte, il n’a pas hanté mes pensées et ne m’a en rien traumatisée du point de vue psychologique, affectif ou sexuel.

Je me souviens par contre de la douleur. Ayant à cette époque peu de moyens financiers, j’avais choisi l’IVG sous anesthésie locale, moins couteuse, mais franchement douloureuse.

Pas d’état d’âme donc mais une réelle souffrance physique.

Supprimer l’avortement serait à nouveau livrer les femmes aux faiseuses d’anges, aux officines clandestines, à la souffrance, à la dissimulation, leur dénier le droit de ne pas être des reproductrices soumises comme le voudraient les sinistres religions qui entendent à nouveau régenter tous les humains.

On n’avorte pas de gaieté de cœur, ce n’est ni un jeu ni un caprice. C’est un choix responsable et nous le devons aux luttes qu’ont menées pour nous des femmes courageuses et déterminées.
En 1973, l’une d’entre elles, Anne Sylvestre chantait :
« Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom
Oh non tu n’es pas un être
Tu le deviendras peut-être
Si je te donnais asile
Si c’était moins difficile
S’il me suffisait d’attendre
De voir mon ventre se tendre
Si ce n’était pas un piège
Ou quel douteux sortilège

Non non tu n’as pas de nom…

Savent-ils que ça transforme
L’esprit autant que la forme
Qu’on te porte dans la tête
Que jamais ça ne s’arrête
Tu ne seras pas mon centre
Que savent-ils de mon ventre
Pensent-ils qu’on en dispose
Quand je suis tant d’autres choses

Non non tu n’as pas de nom…

Déjà tu me mobilises
Je sens que je m’amenuise
Et d’instinct je te résiste
Depuis si longtemps j’existe
Depuis si longtemps je t’aime
Mais je te veux sans problème
Aujourd’hui je te refuse
Qui sont-ils ceux qui m’accusent

Non non tu n’as pas de nom…

A supposer que tu vives
Tu n’es rien sans ta captive
Mais as-tu plus d’importance
Plus de poids qu’une semence
Oh ce n’est pas une fête
C’est plutôt une défaite
Mais c’est la mienne et j’estime
Qu’il y a bien deux victimes

Non non tu n’as pas de nom…

Ils en ont bien de la chance
Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle ça se souffre
C’est la mort et c’est le gouffre
C’est la solitude blanche
C’est la chute l’avalanche
C’est le désert qui s’égrène
Larme à larme peine à peine

Non non tu n’as pas de nom…

Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N’aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom »

17 réflexions sur « « Tu n’as pas de nom » »

  1. Des chercheurs américains viennent de fabriquer le premier génome synthétique d’une bactérie, c’est à dire un être vivant, de manière complètement artificielle. Déjà ça ringardise José Bové avec ses OGM, c’est une bonne nouvelle. Ensuite, cela veut dire que la recherche scientifique progresse de manière exponentielle et que dans un proche avenir, l’homme sera capable de fabriquer de nouvelles espèces… Dans nos pays, on fera des lois pour l’empêcher, mais qui pourra interdire à quelque richissime nabab ou à quelque dictateur de le faire ?

    L’homme est en train de perdre tous ses repères, la science, l’économie lui échappent, la terre est grignotée par les milliards d’humains qu’elle porte comme autant de parasites et le climat se détraque… conséquence les fanatismes et les croyances irrationnelles s’exacerbent.

    Les défenseurs hystériques des animaux et les cinglés anti-avortement sont les mêmes sous un déguisement différent. Le pire est qu’ils ne sont pas très nombreux, mais qu’il se trouve toujours une presse à la recherche désepérée de parts de marché pour relayer leurs discours et leurs actions.

  2. @posuto
    merci pour le lien, très intéressant.
    une exposition comme le zizi sexuel serait impensable en Italie

    @annie
    on a quand même des terrains d’entente 🙂

  3. Pourquoi faire l’amalgame entre les personnes qui aiment les animaux et ceux qui sont contre l’avortement . Incompréhensible pour moi ?
    D’autre part est-il nécessaire de critiquer Sarko sur sa taille et ses défauts physiques,plutôt que de chercher et de proposer d’autres solutions que les siennes. La gauche joue son jeu s’en sans rendre compte…
    L’avortement ? Ca existe encore « les mâles » qui se préoccupent de ça ? Allons-donc ? L’Italie est un pays sous -développé…ah bon,vous me l’apprenez…

  4. Bonsoir Céleste

    Merci pour ce très beau billet. Par les temps qui courent, il est indispensable de dire qu’avorter n’est pas nécessairement un acte traumatisant. Ni douloureux, d’ailleurs. J’ai avorté une fois ; j’avais vingt ans. Sous anesthésie générale, je n’ai absolument pas souffert.
    Et je n’ai jamais regretté non plus.

    Je suis mortifiée à l’idée qu’il y ait encore des arriérés pour vouloir qu’on interdise à nouveau l’IVG. Et carrément furieuse quand je pense que les mêmes sont le plus souvent pour le rétablissement de la peine de mort pour les pédophiles et les violeurs.

    Plein de bises et merci.
    Bonne soirée.

  5. Superbe billet. L’avortement est un combat qui n’est pas gagné, parce que, comme tu le dis, des Berlusconi aux Sarkozy et consorts, le front du retour en arrière est actif.

    Et il serait bon qu’on se rappelle qu’en France, l’avortement n’aurait pas été possible sans le vote unanime de la gauche au Parlement, alors qu’à l’Assemblée et au Sénat, des représentants de la droite « bon chic bon genre » reprochaient aux nazis de « n’avoir pas fini le travail » avec Simone Veil.

  6. Il faut relire absolument le discours de simone Veil à l’assemblée, intitulé « les hommes s’en souviennent encore.. »L’IVG est loin d’être acquise partout dans le monde, parallèlement au manque d’autonomie, des droits des femmes. Il faut continuer à préserver cela, tout à fait d’accord avec toi, Céleste!

  7. Bravo ! En France, on n’est pas à l’abri de telles régressions, on en constate même dans le nombre d’établissements qui pratiquent l’IVG, mais on peut encore s’offrir le luxe de grandes campagnes d’information pour faire contre-poids :
    « Sexualité – Contraception – Avortement – Un droit, mon choix ». C’est avec ces trois mots qu’une affiche vient d’être lancée ce 18 janvier par le planning familial, sur fond de visages de couples souriants. Heureusement qu’on entend encore ça par chez nous.
    L’après prodi ? Brrrrr!

  8. Merci Céleste pour cet article très intéressant. C’est bien d’avoir des infos sur ce qu’il se passe en Italie…J’espère que cette vague anti-avortement va se calmer. C’est très grave de sacraliser ainsi les embryons, qui ne sont finalement que des amas de cellules…

    Annie, sachez que défendre les droits des animaux et être anti-avortement sont deux choses très différentes. Les animaux sont en effet pouvus de système nerveux, ont le sentiment d’eux-même et désirent vivre, ne pas souffrir…Ce sont donc des êtres sensibles à la souffrance, à la peur, et leur torture et mise à mort doit être dénoncée tout comme celle des êtres humains bien sûr ! Vous semblez quant à vous complètement indifférente à ce qui peut leur arriver, ça fait froid dans le dos. N’avez-vous pas de coeur ?

    Un embryon en revanche, qu’il soit humain ou animal, n’est pas un être à la sensibilité développée, qui aurait le sentiment de lui-même, donc le faire disparaître ne me paraît pas être un problème sur le plan éthique. Si la personne qui le porte ne désire pas qu’il se transforme en foetus puis en enfant, je trouve tout à fait logique de s’en débarrasser.

  9. Oui, le droit à l’avortement est une conquête de la gauche en France (on se rappelle du « Manifeste des 343 salopes » et du combat de Simone Veil).

    L’Italie, hélas, s’enfonce dans la crise politique (100 ministres et secrétaires d’Etat dans le dernier gouvernement, précisait le Journal du Dimanche de ce matin), et la régression sociale pointe son oreille si Berlusconi devait remporter les élections qui seront forcément organisées.

    En France, le retour du religieux (copie du « made in USA), avec Sarkozy et ses discours à Rome ou à Ryad (11 fois le nom de Dieu prononcé devant le roi Abdallah…), fait craindre le pire.

    L’histoire de cette jeune fille, jetée en pâture dans un journal gratuit italien, est significative de la pente ointe du suif catholique vers laquelle une majorité d’Italiens, assomés par les chaînes commerciales et la propagande berlusconienne, risquent de glisser.

    Nanni Moretti, entre autres, a du pain non bénit sur la planche !

  10. Merci Céleste pour ce billet.
    Nous pouvons nous inquiéter, en effet, de ces remugles … Ce retour aux sources fétides d’une certaine moralité rejoint les dérives d’une « ambiance » particulièrement éprouvante en Europe.

  11. leur grossiéreté (mais ce n’est pas réservée aux catholiques tu sais, les « moralistes » de tous poils au pouvoir ont la même attitude, parce que derrière ce qu’ils nomment le « droit à la vie », sacrément sélectif, est fortement nourri de la frustration du male face au pouvoir dérisoire de la femme) se posant sur le corps, le coeur de la femme.
    Pour le gouvernement Prodi et l’évolution de ces derniers mois avec le petit chantage à répétition de Maltesta j’ai passé ma matinée et une partie de la soirée (pas douée et stopée trop tot dans mon apprentissage) à trzduire l’éditorial du Manifesto du 26 (sur Autour).
    Furieuse depuis des mois du silence des médias français. Il est vrai que comme on voulait nous donner cette coallition en exemple….

  12. Je n’arrivais pas à exprimer ce qui me gênait dans ce texte d’Anne Sylvestre (dont pourtant, les chansons ont d’habitude mon entière adhésion émerveillée).

    Peut-être le fait qu’elle dise « tu », donnant ainsi une réalité de personne à un début d’embryon. Ce qui est pourtant parfois le cas, quand une femme voudrait vraiment donner le jour à un enfant, et que ce n’est pas possible, et qu’elle crève de devoir avorter.

    Ce début d’embryon est alors investi comme un enfant.

    Parfois, ce début d’embryon n’est rien, ne correspond à aucun désir d’enfant. Parfois, il correspond à un désir futur, à un enfant futur, à un autre enfant.

    Coment lui dire « tu »?

  13. Bonjour Céleste
    Contente de voir que tu mènes toujours tes combats.
    Surtout ceux pour les femmes, je suis justement dans un combat pour la dignité de La Femme sur mon blog et ton passage me ferait grand plaisir naturellement !!!
    Mais….viendras-tu ?
    Yasmina

  14. Merci MC-Je-cultive-mon-jardin, d’avoir mis le doigt sur ce « tu » qui me gênait aussi, sans que je parvienne à la saisir.

    Bises à tous et bonne soirée

  15. @mc et Flo-Py
    c’est vrai que ce « tu » est dérangeant.
    j’ai choisi ce texte car il correspond pour moi à des souvenirs, précis.
    dans ma classe de terminale, deux filles ont découvert être enceintes. L’une a caché sa grossesse pendant des mois, avant d’arrêter le lycée et de mettre au monde un petit garçon, né dans la colère familiale. L’autre a avorté quelque part à l’étranger, avec l’aide de ses parents, car nous étions en 1974, avant la loi Veil. puis elle a eu le bac et a continué à étudier.
    et nous écoutions et chantions Anne Sylvestre.

    @Yasmina
    merci de ta visite, je passe de temps en temps chez toi, mais souvent je n’ai pas le temps de commenter;
    promis, je viens!

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