Le concours

Matin du 24 Décembre, veille de Noël, je fais partie d’un jury. C’est dans une administration italienne. Huit candidates postulent à un poste d’employée et nous devons sélectionner la plus compétente. Un petit boulot de rien du tout, ou presque, aide comptable, un truc du genre. Un contrat d’un an, 900 euros mensuels (au maximum).
Bref, pas la panacée.
En tant qu’experte je suis chargée, même pas d’évaluer le niveau de certaines d’entre elles en français (les autres ont choisi anglais ou espagnol), non, simplement de vérifier qu’elles n’ont pas menti en écrivant sur leur CV qu’elles ont étudié la langue de Molière à un moment de leur existence.

Je suis en compagnie d’un prof de droit, d’un autre d’informatique, d’un troisième de je ne sais trop quoi, d’une américaine made in New York, d’un avocat espagnol fort sympathique et du président du jury, un cadre ventripotent et pseudo polyglotte, officiant dans l’administration en question.
Et c’est de sa bouche moustachue, alors que j’ai consciencieusement préparé des textes et des questionnaires destinés à évaluer le niveau des candidates sans les mettre en difficulté, que j’apprends, lors de son petit speech préliminaire au jury, la nature exacte du concours : une pantomime.
En fait, les « gagnantes » du jour ont déjà été sélectionnées et nous ne sommes là que pour entériner une décision prise en amont.
Là-dessus le Monsieur nous explique brièvement qu’il n’y est pour rien, que deux des candidates passent le concours « en interne » qu’elles ont à ce titre reçu une formation et qu’il est hors de question de ne pas les sélectionner.
Et alors pourquoi faire un concours ?
« Parce que, répond le Monsieur en levant les yeux au ciel, dans l’administration, c’est comme ça ! »

Là-dessus arrive Stefania, la première candidate, tirant une valise à roulettes qu’elle laisse au fond de la salle. Agée d’une trentaine d’années elle est originaire de Reggio de Calabre, tout là bas, dans le sud. Pour étudier à Bologne, la docte ville où se cristallisent les espoirs de réussite, elle partage depuis des années un appartement avec d’autres étudiantes. Elle est lauréate en sciences politiques et en droit. A peine le concours fini elle prendra un autobus, ou un train, pendant dix, douze heures, pour aller fêter Noël avec sa famille. Il est tard, sans ce concours elle serait déjà chez ses parents depuis deux jours.
Mais une perspective de boulot dans une administration, ça ne se refuse pas, même pour seulement un an, même mal payé, même en étant surdiplômée par rapport à la nature de l’emploi.
Très bien préparée, elle répond brillamment aux questions. Elle a bossé pour réussir ce concours. Je la sens tendue, extrêmement concentrée – ne pas faire d’erreurs. Les questions sur le fonctionnement de l’administration sont alambiquées, sous couvert de bonhomie le moustachu embrouille l’affaire. Mais Stefania ne s’en laisse pas compter, précise, rapide, elle aligne ses réponses. Entre deux interrogatoires elle respire à fond pour retrouver le calme.

C’est mon tour : « O Dio ! me dit-elle, il francese ! » Elle sourit mais je sens qu’elle est inquiète. Et moi, complice de cette mascarade, je suis mal à l’aise au possible. Son niveau de français n’est pas formidable, mais qu’importe, rien de ce qu’elle peut dire ce matin ne changera la décision de la commission. Est-elle une des deux candidates déjà sélectionnées ? Je ne le crois pas, mais par contre je sais qu’elle veut ce boulot, qu’elle en a besoin.

Les candidates défilent. Aucune n’est aussi brillante que Stefania. Certaines sont aussi beaucoup plus désinvoltes, décontractées.
Seulement deux d’entres elles sont originaires de Bologne. Alors que les autres, filles venues du sud ou du centre, sont bardées de diplômes, elles n’ont fréquenté que le lycée. Leurs réponses sont approximatives, mal formulées.

Carlotta est la dernière, pâle et jolie sous de longs cheveux blonds. Son regard inquiet parcourt fébrilement le jury qui va, croit-elle, décider de son sort. Comme Stefania, elle a étudié pour réussir ce concours. Comme Stefania, un autobus l’attend pour la porter en Calabre. Comme Stefania, elle a étudié à Bologne.
Elle ce fut le cinéma. Mais quand on vient d’une famille modeste de Calabre, on peut bien avoir étudié n’importe quoi, on ne trouve pas un travail correspondant à ses études.
Elle est émue, Carlotta. Elle se mord les lèvres en écoutant les questions et au fur à mesure qu’elle parle, une plaque rouge, montant de son décolleté, s’étale sur son cou gracile où palpitent les veines.
Elle termine par l’épreuve d’anglais, elle a vécu plusieurs mois à Londres, son niveau est bon, elle sourit.
C’est fini, elle soupire de soulagement, consciente, comme Stefania, d’avoir réussi l’épreuve.

Les résultats seront affichés en fin de matinée, ou disponibles sur Internet dans l’après midi.

Moi par contre, je les connais immédiatement. Stefania et Carlotta ont obtenu les meilleurs scores, mais pas les emplois.
Ceux-ci, comme par hasard, ont été attribués aux deux petites bolognaises. Mignonnes et charmantes, et ayant sans nulle doute elles aussi besoin de travailler.
Mais quelle cruauté d’avoir laissé croire aux autres candidates en une possibilité de réussite, en une possibilité de travail !

Et je les imagine, Stefania, Carlotta et les autres, déçues de découvrir sur Internet, après cet interminable voyage de retour vers la terre natale, que malgré la qualité de leurs réponses, malgré les heures d’études, elles n’ont pas été sélectionnées.

Des larmes peut-être, Noël assombri.

Quand le moustachu nous informe des résultats, l’Américaine, l’Espagnol et moi sommes les seuls à réagir. Pour les autres membres du jury, c’est normal.

Normal de jouer avec l’espoir de ces jeunes femmes qui ont besoin de travailler.
Normal de faire passer un concours dont les résultats sont pipés.

C’est l’Italie, conclut d’un ton d’indifférence résignée le prof de droit.

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