1965, le jour des morts

C’est la Toussaint et il fait froid. Un froid piquant qui s’immisce sous ma jupe plissée et rougit mes genoux.
Les sombres gravillons de l’allée du cimetière crissent sous nos pas. Ma grand-mère dépose des hortensias sur les tombes. Aigurande est le berceau de ma famille paternelle. Ils y sont tous enterrés : les parents, les frères et sœurs déjà disparus, les oncles, les tantes. Des dizaines de personnes que je n’ai jamais connues, dont je me fiche complètement mais à qui, chaque année, nous dédions ce rituel.
Le jour des morts.
Tandis que ma grand-mère émet des remarques désobligeantes sur le peu de soin apporté à certaines tombes « Si c’est pas malheureux! », ma mère fronce le nez d’un air agacé, mon père se balade dans ses pensées, ma sœur boude et pour avoir l’air solennel mon grand-père fait sa tête de gendarme.

Après le cimetière nous allons rendre visite à la Mélanie, la sœur de pépère. L’appartement qui donne sur le champ de foire sent le renfermé, la soupe froide, la vieillesse.
Sont-ils si vieux Louis et Mélanie ?
Peut-être pas. Avant de revenir à Aigurande, ils travaillaient à Paris, elle placée comme bonne chez des bourgeois dès l’âge de douze ans, lui maçon.
Leur radinerie légendaire sera comme à chaque fois l’objet des quolibets des adultes sur le chemin du retour à Argenton.
Mais moi ce qui me retient mon attention et m’effraie c’est la poitrine, énorme, de la Mélanie. Comme deux outres à demi pleines ses seins dégoulinent mollement sur sa taille, rebondissent sur son ventre saillant. L’ensemble, étrange, est porté par des jambes restées fines et dont je devine que la Mélanie est fière. Car elle est coquette, elle fait la parisienne, ses cheveux bien que clairsemés sont teints et sa peau fardée.
Elle nous offre des biscuits rassis; les grandes personnes échangent des regards amusés et une pour une fois complices, ce qui est rare.
Le divan gratte les cuisses, je n’ai pas le droit de toucher à la poupée bretonne assise au milieu de la table et les peaux de lait qui flottent dans ma tasse de chocolat tiède me dégoutent. Je grogne et m’agite ce qui attire sur moi le regard d’acier de ma mère, alors je ravale mon impatience et ingurgite le breuvage en me disant qu’avec un peu de chance je n’aurais pas des nichons comme ceux de la Mélanie.

Une fois les politesses finies nous traversons la rue pour nous rendre chez une autre sœur de mon grand-père, la Marie, qui vit, probablement dans un scandale dont le parfum m’échappe, avec la Suzanne, au dessus de la mercerie de cette dernière. Le mot homosexualité n’ayant jamais ô grand jamais été prononcé devant moi, j’en ignore non seulement l’existence mais aussi la signification. Par contre je note les sourires pincés de ma grand-mère, la raideur de mon grand-père et les rires forcés de mes parents.
L’appartement est encombré de bibelots que la longue et maladive Suzanne collectionne. Sa mollesse contraste avec la pétulance autoritaire de la Marie qui entretient à elle seule la conversation.
Nous ne nous attardons pas. Il se fait tard, la nuit approche et il faut compter une heure dans la 403 pour retourner d’abord à Argenton déposer pépère et mémère, puis encore trente minutes pour rejoindre Parnac.

Mais avant de quitter Aigurande nous faisons une brève halte pour saluer la Joséphine, sœur aînée de mon grand-père.
Veuve, moustachue, odorante, négligée elle habite une petite maison dans la campagne. Ne va ni au cimetière ni à la messe, braconne dans les bois et vit sa vie comme elle l’entend, en emmerdant les paroissiens.
Une bouffée de liberté que je ressens avec un mélange de gêne – ses joues piquent et elle sent mauvais- de curiosité et de plaisir.

Aujourd’hui et depuis longtemps Mélanie, Marie et Joséphine ont rejoint le cimetière d’Aigurande.
A Argenton, mes grands-parents reposent dans un caveau de marbre gris.
Je ne porterai pas d’hortensia sur leur tombe mais si je ferme les yeux je les vois tous les deux : lui, dur avec tous et tendre avec ses petites-filles, elle, jolie et apprêtée, un camée fermant le col de son chemisier en dentelle.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

15 commentaires sur “1965, le jour des morts”