La valeur du travail

Depuis quelques jours, il signor Rossi, patron de la « Campofilone », une petite entreprise de pâtes dans les Marche, connaît les honneurs de la presse, reçoit des centaines de mail élogieux et est cité en exemple sur des dizaines de blogs.

Mais qu’a donc fait le signor Rossi pour mériter telle gloire ?

D’abord il a, folle audace, essayé de vivre pendant un mois avec le salaire d’un ouvrier de sa fabrique.
Mille euros pour lui, mille pour madame, la famille s’est lancée bravement dans l’aventure. Hélas, vingt jours plus tard, le signor Rossi, cherchant dans son escarcelle quelques euros pour offrir l’apéro à des copains, s’aperçut avec dépit que cette dépense lui était impossible.
Il découvrit qu’avec 2000 euros par mois il est impossible de faire face aux dépenses d’une famille de quatre personnes.

Puis, regardant les brillants comptes de l’année écoulée et le montant de ses bénéfices, il sentit soudain monter en lui un désagréable sentiment de honte.

C’est alors qu’un projet fou prit forme dans son esprit : augmenter les employés.

Et ni une ni deux, vite fait bien fait, il a accordé à tous ses ouvriers une augmentation mensuelle nette de 200 euros.

Joie dans l’entreprise, remerciements émus.

La presse locale en a eu vent et a diffusé l’information, qui, reprise par un grand quotidien, a fait le tour de l’Italie.

On en parle de tous côtés et en quelques jours, le Signor Rossi devient quasiment un héros, passe à la télé et sur de nombreux blogs on s’extasie devant sa générosité, le remerciant avec émotion de sa générosité.

Bien ! Passée la première réaction spontanée « Tiens enfin un patron sympa qui se met à la place des employés ! », essayons de voir un peu au-delà de l’anecdote.

D’abord le signor Rossi dénonce une évidence que des millions d’Italiens subissent au quotidien : les salaires des ouvriers sont odieusement bas. Et encore, quand ceux-ci ont la chance d’avoir un contrat un CDI. Ce qui n’est pas le cas, loin s’en faut, de tout le monde. Environ 20 % des travailleurs italiens sont condamnés à différents types de contrats à durée déterminée.

Ensuite, et c’est quand même très inquiétant, cette augmentation, isolée, n’est due ni à une décision gouvernementale de revaloriser les salaires (alors que le coût de la vie n’en finit pas de grimper) ni à des revendications salariales menées par des employés et des syndicats mais à l’initiative isolée d’un patron.
Toute lutte sociale serait-elle morte ?
Faudra-t-il à l’avenir, compter uniquement sur la générosité des patrons, qui pourront, comme au XIX siècle, décider de façon arbitraire des augmentations (ou non) des salaires et des conditions de travail ?
Ne devrait-il pas être normal que lorsqu’une entreprise fait des bénéfices conséquents, une partie en revienne à ceux qui font tourner la dite entreprise grâce leur travail ?
Quelle est aujourd’hui la valeur du travail ?

Qu’en pensez-vous ?

25 réflexions sur « La valeur du travail »

  1. En france, assez récemment, un patron s’est suicidé plutôt que de voir son entreprise malmenée et surtout ses employés subir le sort funeste d’être débauchés. Les quelques prises de conscience sont humainement « rassurantes ». Le problème reste entier dans nombre de pays européens où la croissance et l’emploi sont au point mort. Combien d’initiatives personnelles seraient nécessaires pour voir fleurir l’ébauche d’un début de solution ? Les patrons des grands groupes sont les interlocuteurs privilégiés des gouvernements, leurs consciences ne semblent pas être penchées sur les conditions de vie des employés.

  2. Moi je pense qu’on peut vivre à quatre (en France) avec 2000 €.
    Cela dit effectivement en France, le smic n’est pas suffisant mais je dis cela surtout pour les familles monoparentales comme moi.
    Cela dit encore certains patrons (comme nos ministres et ceux qui nous gouvernent si mal) sont à des lieues de s’imaginer ce qu’est la vie de smicard, donc rien que pour ça celui qui fait un effort et se met au niveau et ensuite change la donne, rien que ça c’est une chouette histoire !

  3. clpa clap – pour toi et le signor Rossi tout de même (il n’avait pas d’ouvriers payés moins de 2000 euros ? c’est vrai c’était 1000 + 1000 et là ce n’est pas le bas de l’échelle mais ce n’est pas lourd). Tenter de persuader Copé qui juge qu’un français moyen a 4000 euros de revenus d’essayer.
    Mais ton billet c’est toute la différence entre la droite morale (d’où je viens) et la gauche. C’est pourquoi le centre gauche devrait être (si la gauche est la gauche) le mariage de la carpe et du lapin.
    Toujours bon à prendre tout de même ce genre de chose.
    Cécile vivre à 4 (surtout à Paris) avec 2000 euros c’est le genre d’exploit que des gens font et pour moi les héros modernes c’est eux.

  4. @Agathe
    quand les intérêts de l’etat se confondent avec ceux des patrons, rien de bon ne peut arriver aux travailleurs.

    @cécile
    tu as raison, du haut de leur 4X4 les nantis qui nous gouvernent et qui possèdent, n’ont pas la moindre idée de la façon dans nous vivons.

    @merci brigetoun d’avoir parfaitement compris ce que je voulais dire.
    aujourd’hui sur le post du monde (je déteste ce truc, superficiel, accrocheur, chaque fois que j’y jette un œil curieux je suis agacée);
    bref sur le post, un article sur enzo Rossi
    http://www.lepost.fr/article/2007/10/25/1041952_le-patron-se-met-dans-la-peau-de-ses-ouvriers-et-les-augmente.html

    comme tu le dis, la droite morale, ou qui a du cœur, ou charitable.

    pas la gauche

  5. @ Celeste & bridgetoun : « la droite morale, ou qui a du cœur, ou charitable. »
    Autant je partage l’opinion selon laquelle le partage des richesses creees devrait aller de soi (et pas 1/travailleurs pour 50/actionnaires, hein), autant j’ai du mal avec les remarques sur « la droite morale, ou qui a du cœur, ou charitable », ou « Toute lutte sociale serait-elle morte ? Faudra-t-il … (ou non) des salaires et des conditions de travail ? » : est ce a dire, d’une part, que parce que c’est un patron qui est genereux, c’est forcement emprunt d’un certain mepris, ou arrogance ? Et, d’autre part, si le partage se fait sans « lutte », n’est ce pas tant mieux ? Une de moins a mener, non ?
    (Merci pour ce blog)

  6. @bonjour FD

    Il ne s’agit pas d’arrogance ou de mépris, mais d’arbitraire.
    Or tous les travailleurs doivent bénéficier des mêmes droits. comme tous les citoyens.

    suite à l’affaire Rossi, la FIAT, dans un élan de générosité sans pareil, a accordé une future augmentation de 30 euros par mois à ses employés.
    en disant s’être inspirée d’Enzo Rossi.

    l’arbitraire c’est ça, filer des miettes en se donnant des airs de philanthrope.

    inutile de dire que les autres employeurs italiens ne se sont absolument pas sentis concernés

  7. Hello,

    Il est intéressant de voir comment cette info n’a pas, mais alors pas du tout, été relayée en France. Mais auto centrés comme nous sommes cela n’a rien d’étonnant. Et puis il est certain aussi que ce n’est pas dans l’air du temps puisque les seules manières de gagner plus validées par notre gouvernement semblent passer par les heures supp’ pour les salariés et la dépénalisation de l’abus de bien social pour les patrons. Drôle d’époque tout de même!
    Bonne journée. @ + …

  8. Notre ami commun Nicolas Sarkozy (pas taper, je plaisante ^^) avait dit qu’il serait normal que « toute l’entreprise profite des stocks options et des fruits de la croissance, de la plus petite des secrétaires au plus grand des patrons de la boite. Car tous fabriquent de la richesse ». C’est beau comme un poème. Soucis, c’est que les incantations, en tant que salariés, j’en ai marre et j’attends des résultats concrets sur un réel partage de la richesse.

    Je suis de droite. Et pourtant, quand je parle partage de la richesse, on me taxe de communiste. Mais dans une boite de 100 personnes, où 100 personnes produisent de la richesse, est ce normal que les fruits de celle ci ne soit dans les mains que de deux ou trois personnes ?
    C’est un peu le communisme version « soviétisme », où les fruits du travail du peuple allait dans la poche des hauts caciques du parti. Ce que Coluche définissait par « donne moi ta montre, je te donnerai l’heure », pour la définition du communisme version Moscou année 70.

    je suis un peu long, mais pour moi, le vrai libéralisme doit être celui qui récompense le travail de ceux qui travaillent, qui produisent. Pas uniquement l’investisseur ou, pire, le vieux retraité qui possède des parts de l’entreprise et siege une fois par semestre au conseil d’administration. Ca, c’est un libéralisme qui ne récompense pas le travail, et c’est la gangrène de ce système qu’ils prétendent défendre.

    Peut être nous n’employons pas les mêmes mots, et nous n’avons pas les mêmes sensibilités politiques. Mais je crois que sur le fond, nous ne sommes pas tant que ça en désaccord.
    Allez, ça m’aura fait du bien de discuter un peu ici. J’ai une petite réunion syndicale là, amusant 🙂

    Bonne journée et bon courage.

  9. Alors ma réaction (puisque vous tapez des pieds pour que je la donne, nan, je rigole), c’est déjà et de un :
    il a dû essayer pour s’en rendre compte le signor Rossi ? C’était pas évident ? Il ne croyait pas les dire des gens qui le vivaient, eux ? Bref, comme Saint Thomas (enfin, déjà ça, ça m’énerve, parce que c’est prendre ceux qui n’ont que 2000 euros par mois pour 4 pour de grands enfants inconséquents et dépensiers).
    Et de deux : c’est le retour de la figure du patron paternel qui presse l’oreille de son brave vassal non, ouvrier méritant. A quand la réouverture de l’Eglise de l’entreprise, de l’école de l’entreprise, dans le quartier de l’entreprise où les maisons de l’entreprise sont louées aux ouvriers de l’entreprise (dans le Pas de Calais il y a encore les vestiges de cette époque disparue). Bref, prosternons-nous devant le mécène éclairé qui nous augmentera par pure bonté d’âme.
    Ma conclusion : une fois de plus, Céleste, je suis non seulement d’accord avec toi, mais admirative de la construction de tes billets et de leur clarté. Merci, donc !
    Kiki 🙂

  10. C »leste, moins de l’ouverture d’esprit que de l’expérience de la vie active 🙂

    Et c’est moi qui te remercie de ton ouverture d’esprit, si tu ne trouves pas que mon « libéralisme » est trop idiot, peut être te « libéralises » tu un petit peu ^____^

    Plaisanterie d’avant le dodo. Mais il a raison de venir ici le Krissolo (ça sent bon le Bardolino et les antipastis)

    Bonne nuit

  11. oui Falconhill et mes soeurs seraient un rempart contre toute agressivité contre la « droite morale » puisque nous avons adopté ces mots.
    Mais ça n’empèche pas qu’avec grande sympathie, et buts communs le plus souvent, l’optique , la philosophie et le but final (si la gauche est sincère, pas forcément la gauche estampillée) sont différents.

  12. Buts différents, je ne sais pas. Méthode pour y parvenir si. Mais ca sert à ça aussi la politique. Débattre des buts finaux, et si les buts finaux sont les mêmes (ce qui reste souvent le cas chez les « démocrates »), discuter et débattre sur les moyens comment y parvenir

    Bon weekend

  13. Tant mieux pour ceux qui vont bénéficier de ces augmentations de salaires… Mais je trouve que patron se fait surtout une belle pub, et doit se sentir extraordinairement bon… C’est surtout à lui qu’il fait plaisir…

  14. J’aime beaucoup ton post et les comm « ouverts » qui vont avec,
    tant mieux!:-)
    on pourrait taxer ce monsieur de démago, bon…,
    combien revient dans ses poches,à lui? …quel est le chiffre de l’entreprise? l’histoire ne le dit pas,
    donc, procédé simpliste et populaire,

    distribuer les richesses, une évidence,
    ce qui est moins évident,c’est dans quelles proportions, avec qui, et en retour, ce qu’on demande au salarié…,

    quand à la valeur travail, je crois qu’elle dépasse de beaucoup la simple notion de rémunèration,
    il me semble qu’elle est surinvestie aux dépens d’autres valeurs (humaines, spirituelles,intellectuelles,affectives…) qui nous font tragiquement défaut…

  15. Encore un billet intéressant Céleste, comme d’hab.

    Je suis bien d’accord avec la majorité des interventions: cela revient au bon vieux paternalisme, à la charité, à l’arbitraire du patron et tout et tout.
    Mais, moi, finalement, je trouve ce patron fort sympathique.
    Et je pense qu’il a bien du mérite dans cette société globale à se préoccuper du sort de ses employés.
    Cette société où on ne parle plus que d’actionnaires, de stock op’, de parachutes dorés, de profits toujours supérieurs, de délocalisations, de fermetures d’usine, de salaires patronaux indécents, de dépénalisation de droit des affaires, de délits d’initiés et de « coûts salariaux ».
    Cette société où ceux qui produisent sont remerciés en licenciements, en dégradation des conditions de vie, en chantage, en pressions psychologiques et toute cette sorte de choses.
    Cette société où caciques des syndicats et partis politiques s’entendent pour ne pas bousculer l’ordre des choses et contenir la populace que nous sommes.
    Cette société où la vox populi est ignorée, voire réprimée (TCE, OGM, etc.).
    Cette société où des malfrats sans foi ni loi pillent en ricanant la caisse commune.

    Eh bien, moi, je dis qu’un patron qui agit selon des principes moraux (à défaut d’éthique), c’est déjà un pas vers l’humanisme que cette société tend à anéantir définitivement.
    Alors, des Enzo Rossi, il en faudrait plein, pour qu’on puisse revenir à d’autres valeurs que la valeur argent.
    Et après, on se chargera du paternalisme.

  16. Très intéressant.
    Peut-être que oui, toute lutte sociale est morte. Tout passe, tout lasse, tout casse, peut-être que c’est fini.
    Ensuite, cette histoire est rassurante. Le geste du patron est à son honneur.
    Le partage des richesses, oh la la comme c’est un sujet intéressant. Aujourd’hui fatiguée mais je suis sûre qu’il y a des trucs intelligents à dire.
    J’essaie un parallèle. peut-être idiot.
    Pour autant que je sache, la première inflation d’Europe causa, au XVIème, un gros émoi. Qu’est-ce que c’est que ça. Interrogations. Le monsieur qui a trouvé la cause est français : Jean Bodin. Son analyse : les Espagnols vont en Amérique chercher de l’or. Ils en trouvent. Ils le ramènent. Ils le dépensent. Donc, ils le donnent à d’autres gens qui fabriquent des objets; des tapis, des bateaux, des trucs du XVIème siècle, quoi. L’or espagnol se répand dans toute l’Europe. Mais quitte l’Espagne. Comme l’or arrive plus vite que la prod n’augmente, on constate que les prix augmentent. Même quantité de produits (ou quasiment), plus d’or : eh bien il va juste falloir plus d’or qu’avant pour acheter les mêmes produits. Mécanisme de l’inflation, quoi.
    Aujourd’hui il y a de plus en plus de richesses produites, et les gens ont un niveau de vie qui baisse. C’est un peu pareil, non? c’est pas l’or espagnol, c’est la production qui crée la richesse. Il faut peut-être arrêter de produire des trucs. Qu’st-ce qu’on en a àfaire, ce tous ces trucs? la moulinette à faire la vinaigrette? Le bel aérateur à chasser les odeurs? (Ref?) La ratatine-ordure? Tous à 2000 euros par mois (je vis avec ça, bon c’est un peu juste, je voudrais bien plus, mais ça va – dans mon cas c’est un seul salaire), et on n’achète plus de produits manufacurés, sauf un quota minimum fixé pour que l’économie ne s’écroule pas.
    Et que fait-on ? On pense. On médite. On fait du sport. On lit.
    On fait aps du sport dans les salles de sport, mais chez soi, entre soi, on marche dans la rue, on regarde autour de soi.
    Céleste, mon commentaire semble bizarre mais il est sincère quoiqu’assurément utopiste.

  17. céleste, j’ai oublié de te féliciter pour le passage des « enfants d’Arna » sur le Grand Soir.
    Bien mérité. Très beau billet.
    Je n’ai pas posté de com’ parce que c’est parti en live et que je n’ai pas ta diplomatie et ta patience pour gérer ce genre de pilonnage idéologique.

  18. merci pour tous vos coms, très intéressants.

    c’est vrai, dans un sens il est sympa ce patron, il est humain, c’est déjà énorme.

    j’aime bien la conclusion d’emcee.

    comme antagonisme, je pense qu’il faudrait arrêter de produire des trucs et des machins dont on n’a pas besoin.

    se recentrer sur autre chose que la consommation.

  19. « je pense qu’il faudrait arrêter de produire des trucs et des machins dont on n’a pas besoin »

    La décroissance ?

  20. info et commentaires très interessants;

    entre parenthèses: qu’est-ce que les bandeaux en-tête du blog sont beaux!!! merveilleux!
    un autre monde!
    pas seulement culturellement mais peut-être surtout dans la conception de la vie qui en sourd.

  21. Je suis un peu consterné par le premier commentaire :

    « Le problème reste entier dans nombre de pays européens où la croissance et l’emploi sont au point mort. »

    … c’est simplement énorme. Enfin ça me terrifie à vrai dire. Un patron qui augment ses employés, très bien, redistribution du pognon dans une france en soit-disant faillite, merveilleux … mais non, en fait c’est de la connerie.

    Comment prétendre « diriger » un pays, lui donner des orientations, s’occuper de son peuple en ne parlant que de chiffres ? la vie des gens ne se résume pas à une augmentation de salaire et un pouvoir d’achat.
    On peut redistribuer autant qu’on veut, si on ne change pas de direction, on ira tout aussi vite dans le même mur.

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