Le morcellement du monde

« Imagine there’s no countries,
It isn’t hard to do,
Nothing to kill or die for,
And No religion too,
Imagine all the people
living life in peace
»

John Lennon

En un siècle, le nombre de pays qui divisent la planète est passé d’une cinquantaine à 192.
Des dizaines de nouveaux états ont vu le jour. Certains sont nés de la chute d’un empire, d’autres de la partition d’un pays en fonction de choix politiques, religieux ou économiques, des régions riches n’ayant pas résisté à la tentation de se défaire de régions pauvres.
Pour moi, rêvant depuis toujours d’un monde sans frontières, cette prolifération de pays est un recul, une défaite de l’humanité.
Parce qu’elle sépare.
Parce qu’elle est dangereuse.
La plupart de ces pays sont nés par les armes et le sang.
Petits états faibles, ils sont les proies des grandes puissances qui jouent à se les arracher puis à les dévorer en les manipulant, en les exploitant, en les occupant « si besoin » est. Un infernal jeu d’alliance, de protection, d’échanges économiques pipés s’est mis en place à l’échelle planétaire.
C’est un nouvel avatar, hypocrite, de la colonisation.

Ce phénomène, qui va à l’encontre de la « civilisation de l’universel » de Senghor, belle idée qui aurait permis à tous de cohabiter dans le respect des valeurs mais n’a pas résisté aux nouveaux choix mondiaux, porte un nom : la balkanisation.
« Ce qui favorise la balkanisation planétaire, c’est aussi l’unification technico-économique. Les peuples se sont mis à se protéger d’une homogénéisation aliénante en se refermant sur une identité close, nationaliste et religieuse. L’incertitude du futur conduit, partout où le présent est malade, à se réfugier dans le passé, la religion et les traditions. » Edgar Morin qui préconise au contraire « L’unité dans la diversité du genre humain ».

A une époque où Internet nous permet de communiquer d’un simple clic avec les habitants des contrées le plus lointaines et alors que cette communication même devrait créer des passerelles entre nous, chaque pays semble au contraire se renfermer sur lui-même.
En occident les étrangers sont refoulés, la méfiance règne.
Au lieu de nous tourner tous ensemble vers le futur, de gommer les différences pour créer un monde harmonieux, juste, où chacun aurait sa place, nous assistons avec tristesse à la montée en puissance de l’obscurantisme religieux de toute obédience, au retour du conservatisme social le plus borné.

Morcelée, divisée, l’humanité fragilisée cherche sottement dans le passé les remèdes à ses angoisses.

Cette balkanisation était-elle donc inévitable ?

Il y a, dans l’histoire du vingtième siècle, un homme qui m’intrigue et me déroute. De toutes les sécessions, celle qu’il a voulue, portée à bout de bras, celle qui pour laquelle il a lutté avec l’énergie d’un tigre blessé, lui qui se savait condamné par la tuberculose et qui mourra un an seulement après l’accomplissement de son œuvre, celle que Gandhi n’a pu éviter, la partition de l’Inde, fut la plus monstrueuse.
Dix millions de personnes déplacées, un million de morts.

La « vivisection » de l’Inde fut une énorme plaie ruisselante du sang des musulmans, des hindous et des sikhs.

Par la volonté d’un homme, Mohamed Ali Jinnah, le leader de la Ligue Musulmane.
Il n’avait pourtant rien de religieux, ce grand homme maigre élégamment vêtu de drap anglais, avocat de talent qui maniait merveilleusement la langue de Shakespeare mais ne parlait pas un mot d’ourdou, cet amateur de scotch dont la femme, une belle parsie, mourut du cholera après quelques années de mariage et qui ne fréquentait pas les mosquées.
Il faisait partie de cette élite indienne occidentalisée par les bons soins des Britanniques, qui envoyaient à Oxford, ou à Cambridge afin qu’ils y imbibent des idéaux libéraux de l’époque, les enfants des riches familles qui soutenaient leur présence sur le sol indien.

jinnah-1.jpg

Mais en 1940, Jinnah affirmait : « Les hindous et les musulmans appartiennent à deux civilisations différentes, fondées sur des idées et des conceptions contradictoires. »
Il voulait faire du Pakistan, «la maison des musulmans du sous-continent» un état laïc, où chaque religion aurait sa place.
Jusqu’au dernier moment, Gandhi s’est opposé à ce projet, mais quand, en 1946, Jinnah déclara « L’Inde sera divisée ou détruite » et déclencha le programme « Direct action » qui , dans l’indifférence voulue des autorités britanniques, lança dans les rues de Calcutta des milliers de musulmans armés, fanatiques, qui massacrèrent des hindous, pillèrent, violèrent, détruisirent des rues entières et que par la suite des hindous enragés se vengèrent sur des musulmans, le petit homme au rouet comprit qu’il avait perdu cette bataille là.
D’autant que les Anglais, en la personne de Mountbatten, s’offrirent perversement en cadeau d’adieu le morcellement d’une terre qu’ils devaient quitter.
« C’est le serpent britannique qui fit mordre notre peuple à la pomme de discorde. » Shashi Tharoor

A la tête de son pays nouveau, le 11 août 1947, Jinnah déclara : « Vous êtes libres, libres d’aller à vos temples, libres d’aller à vos mosquées et n’importe où au sein du Pakistan. Vous pouvez appartenir à n’importe quelle caste, croyance, religion. Mais ceci n’a rien à voir avec les fonctions de l’État. Nous entamons un principe fondamental qui suppose que nous sommes tous des citoyens et des citoyens égaux d’un seul État ».

Un discours éclairé, bien loin de la charia et de l’Islam des fondamentalistes.
Un discours moderne, laïc.

C’est cela que je n’arrive pas à comprendre, pourquoi cet homme brillant, d’une intelligence remarquable, a-t-il consacré sa vie à détruire, à morceler au lieu d’œuvrer pour une société indienne multi religieuse, telle qu’elle existe actuellement, et où, malgré des épisodes sporadiques de violence dus à des extrémistes, les communautés religieuses vivent côte à côte dans la paix ?
Et pire encore, pourquoi, à la suite de cette effroyable partition, l’humanité n’a-t-elle pas compris les dangers du morcellement du monde ?

22 réflexions au sujet de « Le morcellement du monde »

  1. Les états se referment sur eux même. Vraisemblable.
    Diviser pour mieux régner. Les britanniques ont tracé des frontières qui craquent de partout. Mais loin d’être une maladresse, je parlerai plutôt de calcul. Du koweit à la Terre sainte, une liste édifiante d’histoires sulfureuses

    L’on peut regarder la décolonisation à la française. Je n’y voit pas vraiment le même cynisme, sans en connaître réellemnt l’histoire.

    Ce que je sais, c’est que la notion de nation et d’identité est régulièrement mieux défendue par les politiques de ma sensibilité que par les humanistes qui épousent tes convictions.

    Le fait de me sentir heureux à déguster un Neufchâtel, arrosé d’un petit beaujolais sur une serviette à carreaux sur les bords de Seine, c’est une partie de mon identité.

    Si le premier ministre Australien fait la une sur la repentance du gouvernement australien au regard des souffrance infligées aux autochtones, il en est pas moins qu’il a fait un discours très clair sur l’identité chrétienne de son pays continent, invitant les musulmans vivant sur le sol australien, a faire preuve de respect de cette même identité Chrétienne.

    J’aime beaucoup la world culture et le fait que j’ai passé toute mon adolescence à l’auberge de jeunesse près de chez moi, y est pour beaucoup. J’ai, je pense, une belle idée de ce que peuvent penser les humains sur l’attachement à leur culture et à leur peur de la perdre.

    Le fait de voir une multitude de petits états éclorent est annonciateur de repli sur soi, et présage de lendemains gris pâles…

  2. Classer les humains par catégories, par religion, l’appartenance pour se particulariser. Ne pas être assimilé à tel autre. L’individu recherche sa différenciation en s’écartant d’autres groupes. Les hommes recréent des familles fictives. Un instinct primaire.
    Merci Céleste pour ce billet intéressant, quelle plume !

  3. Bonjour, Céleste/Claudine !
    D’accord avec ce billet, je rappellerais qu’en 1962, le général De Gaulle a donné le pouvoir algérien aux généraux alors que la « bataille d’Alger » était gagnée par la France, il ne voulait pas de l’intégration car il refusait qu’on puisse dire un jour « Collombey-le-deux-mosquées » (paroles authentiques), les accords d’Évian transformant des milliers de « Français-musulmans » en travailleurs immigrés taillables et corvéables à merci. (Programme du F.N.)
    Depuis… Le Pen(dre), les lois Pasqua, Pandreau, Sarkozy et les CRA (très cracras). Les algériens d’aujourd’hui ne rêvent que d’une chose : partir pour la France, souvenons-nous de la visite de J. Chirac, ils criaient : « Visas, visas, visas… ».
    C’est pour cela que j’ai voté Pour le TCE et que j’ai applaudi l’autre jour, quand les parlementaires ont adoptés le traité de Lisbonne. (Notre guru national n’a pas aimé, tant pis, moi, j’applique le principe : « Penser global, agir local ». Vive la fin de toutes les frontières (surtout celles de la tête) et donc vive l’Europe de l’Atlantique à l’Indus et, au delà à Vladivostock, en attendant que cet embryon grandisse et devienne le gouvernement mondial.
    Ouf ! ;-))

  4. moi aussi je suis pour l’Europe, mais pas pour celle que l’on veut nous contraindre à accepter.
    je suis pour une Europe juste, où les droits de toutes et tous soient respectées, ainsi que leurs aspirations.
    je veux une Europe sociale, cultivée, joyeuse
    pas un simulacre basé sur l’intérêt des affidés du capital.

  5. Oui, totalement d’accord avec toi, bien sur, mais nous sommes tout petits, simple citoyens,
    « je suis pour une Europe juste, où les droits de toutes et tous soient respectés, ainsi que leurs aspirations.
    je veux une Europe sociale, cultivée, joyeuse… »
    Oui!!!
    Et vive l’Amour!
    Rien n’est simple…
    Malheureusement et heureusement !
    Bzx !
    J*.

  6. Une réponse de Célèste !
    Ouaouh !…
    J’en suis z’heureux !
    Sky, je suis le (vrai) roi du Web !!!
    Hi, hi hi…
    Longue vie à toi et à tous les tiens…
    J*.

  7. « mais nous sommes tout petits, simple citoyens » (JeandelaXR, 6):

    Tu veux une Europe cultivée et joyeuse, mais tu votes pour une Europe marchandisée et xénophobe… parce que tu es « tout petit, simple citoyen »?

    Rien n’est simple, tu as raison!

  8. Je pense que nous partageons une vision assez peu éloignée d’une Europe des Peuples et des valeurs…

    Merci de ce billet, qui donne un éclairage nouveau sur des sujets qui me sont nébuleux, mais brigrement important…

  9. J’avais lu un essai (de Tariq Ali, je crois) qui expliquait que la séparation Inde-Pakistan, bien que réclamée par la Ligue Musulmane, n’était en fait pas du tout le but recherché mais simplement une menace utilisée pour faire pencher la balance de leur côté dans les négociations sur l’avenir de l’Inde indépendante. Ce sont les anglais qui leur ont joué un ultime sale coup en accédant à cette « revendication », et la Ligue Musulmane s’est retrouvée prise à son propre piège.

    Je ne sais pas quelle était la position de Jinnah là-dedans, mais cette vision des choses me paraît au moins fournir une explication plausible…

  10. @nattford
    très intéressant!
    et plausible, les Anglais auraient ainsi donné un ultime coup de poignard à l’Inde.
    je suis très intriguée par ce pan d’histoire, qui a eu et qui a encore d’énormes conséquences (Le Cachemire par exemple), mais pas seulement.
    pour moi la Partition de l’inde est un des évènements les plus marquants, les plus graves, les plus tragiques du XX siècle.

    et Jinnah un personnage très énigmatique, ami de Gandhi et de Nehru, mais qui n’a pas hésité à trahir leurs idéaux

    si tu retrouves les coordonnées de l’essai de Tariq Ali j’aimerais le lire

  11. en quoi l’occidentalisation s’oppose-t-elle à la fragmentation et la mise en avant d’une diférence entre « civilisation » ? Demande à Bush, Sarkozy, Blair et ton boulanger

  12. moi je veux une Europe où s’échangent les hommes, en se fixant comme horizon leur égalité de conditions matérielles, une Europe qui ne soit pas une mise en concurrence des hommes et des territoires pour la plus grande postérité de leurs maîtres.
    Et qui retrouve les échanges entre universités et pensées qui étaient le fait du moyen âge finissant, sans les entraves financières mises en place (droits d’inscription des boites prestigieuses)

  13. @Celeste: après vérification, c’est en fait tout simplement dans « The clash of fundamentalisms » (qui est un bon bouquin, surtout pour l’histoire du Pakistan et des pays avoisinants, justement, mais reste très fouilli et manque cruellement de structure). Par contre, après relecture du passage incriminé (pp. 169-171 de mon édition de 2003), ça a l’air plus compliqué que ce que j’ai évoqué plus haut : la création du Pakistan aurait bien été un « bargaining chip », mais auprès des anglais et non du Congrès. La Ligue Musulmane ayant soutenu l’empire britannique pendant la guerre (contrairement au Congrès, je crois), ceux-ci auraient décidé d’accorder la séparation en « récompense ». Jinnah comme Gandhi étaient alors d’accord pour faire de ce Pakistan une simple région autonome, voire faire de Jinnah le premier ministre d’une Inde unifiée, mais ce sont les extrémistes (hindous ?) du Congrès qui se sont révélés intransigeants et n’ont laissé comme porte de sortie que la séparation.

    Je ne fais que répéter ce que raconte Tariq Ali (en espérant ne pas trop déformer), l’Histoire de la région m’étant malheureusement très mal connue. D’ailleurs, si quelqu’un connaît un bon ouvrage sur le sujet, je suis preneur !

  14. Excellent ton papier, Céleste, j’ai les même déceptions et les mêmes questions. Et puis, quelle actualité, hein ! demain, je mets un lien vers cette belle note, documentée et interrogative. Merci encore

  15. Le Grand Roman indien de Shashi Tharoor (dont je présume que ta citation est extraite) est très bon roman qui donne une version romancée étonnante de l’histoire de l’Inde au XXe.

  16. @Joel
    oui, je l’ai lu et vraiment beaucoup aimé.
    mais probablement difficile à lire pour qui ne connait ni l’histoire, ni le Mahabbaratha.
    j’avais aussi bien aimé « l’émeute » et un peu moins « Show business »

  17. c’est pire que ça : dans le monde, on compte 227 pays, et non 192…(Source : AtlasEco 2007). Sans compter les pays partagés tels que la Belgique…

  18. merci de la précision Katar, quand j’ai cherché pour écrire ce billet, j’ai, curieusement, trouvé des informations contradictoires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *