Morts pour la France

11 novembre 1966

Et zut ! Le défilé va commencer et nous sommes encore à la maison. Par la fenêtre du cagibi je vois les élèves de l’école, endimanchés, se regrouper dans la cour. Les filles ont des bouquets de fleurs. Moi aussi j’en ai un, des dahlias du jardin que je suis allée ramasser ce matin, avant de nous préparer. Ils étaient humides de rosée glacée et j’avais les doigts gelés.
Moi je suis prête, si on est retard, ce ne sera pas de ma faute. J’ai mis l’ensemble veste robe beige et jaune que ma grand-mère nous a fabriqué l’année dernière, à Annie et à moi. Toujours habillées pareil, « Comme des jumelles » dit mémère.
Le problème c’est qu’on n’est pas jumelles, elle a deux ans de plus que moi et elle aimerait bien que ça se voit peu plus. De toute façon, si on m’avait demandé mon avis, je n’aurais pas mis l’ensemble de mémère non plus. Il ne me plaît pas et en plus, il gratte.
Enfin, ce n’est pas moi qui décide, en attendant, les chaussettes bien remontées sur les mollets, la queue de cheval impeccable, ou presque, j’attends impatiemment le début du défilé.
Il faut dire qu’à Parnac, 1000 habitants dans la commune, 149 dans le village, il n’y a pas beaucoup de distractions, pour être exacte, en dehors de la fête de l’école, il y en a que deux, la fête du village, avec un manège, et encore pas tous les ans, l’année dernière il n’est pas venu, et le défilé du 11 novembre.
Ce serait quand même dommage de manquer le départ, surtout qu’il a lieu sous la fenêtre.

Mon papa, lui, est déjà dans la cour, en costume, avec une cravate et son écharpe de maire en travers de la veste. Il discute avec des hommes, serre des mains. Mon papa est quelqu’un de très important, non seulement il est maire-de-Parnac, mais en plus, il est directeur de l’école de deux classes, l’une tenue par lui et l’autre par ma maman.
Ce qui fait qu’Annie et moi sommes à la fois les filles du maire et les filles du directeur d’école et de la maîtresse, et c’est pas tous les jours facile à porter, faut pas croire !
Enfin, on descend. Ma maman a mis son beau tailleur en laine-méchée-à-chevrons couleur feuille d’automne, avec des boutons dorés, qu’on a acheté dans le magasin chic d’Argenton et des chaussures à talons.
Pour un franc j’achète le bleuet en papier monté sur une épingle que je me plante dans le doigt en essayant de le ficher dans le tissu raide de ma veste.
Et c’est parti. Les anciens combattants ont pris la tête du cortège, leurs décorations accrochées aux vestes du dimanche, la casquette plate posée sur leurs cheveux blancs ou leurs crânes à demi chauves. Leurs visages ridés et rougis par les ans sont graves et leur pas pesant. Le plus petit a un bras en moins et le grand maigre une jambe de bois.
En deuxième position, les élus bombent le torse autour de mon papa le maire. Les enfants suivent se donnant la main, par deux ou par trois. Moi j’ai celle de Jacqueline dans la mienne, c’est la fille de la postière et elle est née un jour avant moi, alors forcément, on est copines.

Trois minutes plus tard, exactement, on est déjà arrivés au but : le monument aux morts, juste devant l’église.
Là, comme tous les ans, la foule (50 personnes) se répartit en arc de cercle, toujours dans le même ordre, autour de la stèle biseautée entourée de gravier.
Le plus âgé des anciens combattants, celui qui a une jambe de bois, sort du rang, enlève sa casquette et commence à lire les noms gravés dans la pierre :
«-Baritaud Fernand
– Mort pour la Frrrance, répond un autre, et le roulement de tambour du cantonnier fait écho à sa voix.
– Dejoie René
-Mort pour la France,
Roulement de tambour.
– Dejoie Henri
-Mort pour la France ».
Roulement de tambour.
Et ça continue, ça continue…
Et de penser à ces hommes « morts-pour-la-France, morts-pour-la-France », je me sens toute triste.
Je me demande ce que ça veut dire, finalement « mort-pour-la-France ».
Est-ce qu’on est vraiment obligés de la faire la guerre ?
D’aller y mourir à 20 ans, comme Labesse Ludovic, « mort-pour-la-France ».
Comme le premier mari de ma grand mère qu’est morte quand ma maman était petite et que je n’ai jamais connue. Tout ce que je sais c’est qu’elle s’est mariée à 15 ans, qu’elle a eu le demi-frère de ma maman à 16 ans et que son mari est « mort-pour-la-France » quelques mois plus tard.

Et d’abord à quoi ça sert la guerre, à part à faire des « morts-pour-la-France » ?
Pourquoi est-ce que des grandes personnes intelligentes, encore plus importantes que mon papa, décident de faire des guerres ?
Et après il y a des millions de « morts- pour-la-France » et de « morts-pour-l’Allemagne ». Mon papa a dit l’autre jour que pour la première guerre mondiale (celle dont on fête l’armistice), il y a eu presque 9 millions de morts, dont 1,5 millions de français, que 6,5 millions de soldats ont été blessés, que 3 millions de femmes ont perdu leur mari et 6 millions d’enfants sont devenus orphelins. Chapeau !

La liste est finie, nous déposons nos fleurs au pied du monument et tout le monde fait une minute de silence. Pas tout à fait tout le monde, Jean-Michel Maillochon et Gérard Laroche, deux grands du certifs pas futés futés, font exprès faire des bruits avec leurs bouches. Alors ma maman de ses yeux bleus leur balance son regard noir qui fait peur et ils arrêtent net. Avec ma maman ça ne rigole pas.

Là-dessus toute l’assemblée se dirige vers l’église pour la messe, sauf nous !
Car, non seulement mon papa est le maire du village-directeur de l’école et ma maman la maîtresse, mais en plus nous sommes athées. Les seuls à 20 kilomètres à la ronde.
Quand je vous dis que ma vie n’est pas facile !
Je suis privée de messe, privée de catéchisme, privée de communion. J’en rêve. Je quémande des images pieuses à mes copines. J’adresse à leur Dieu des prières enflammées : « Faites que je puisse aller à la messe et au cathé, je vous en prie merci ».
Peine perdue.
La vague d’envie mystique passée, je serai athée et heureuse de l’être.

Une heure plus tard, passée à se barber à la maison, nous récupérons le défilé à hauteur du cimetière où le curé, en soutane crasseuse, bénit les tombes pendant que les ouailles entonnent un « Ce n’est qu’un aurevoooooir, mes frères », d’une dissonance totale et absolue. Annie et moi nous retenons pour ne pas rire.

Enfin, arrive le clou de la fête : la galette chez Delaune.
Elle est croustillante, la limonade pique le nez, les hommes lèvent le coude au comptoir et les garçons nous font de l’œil.

N’empêche, je sais que ce soir, quand je fermerai les yeux pour m’endormir, j’entendrai « mort- pour-la-France, mort-pour-la-France » et que j’aurai envie de pleurer.

Alors je me promets à moi-même, de toujours, toujours être contre la guerre.

Note : ce matin j’ai voulu écrire un texte sur le 11 novembre, j’ai commencé, puis je me suis souvenue que j’avais déjà publié celui-ci, il y a deux ans et que je l’aimais beaucoup. C’est pourquoi je vous le propose à nouveau.

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