Quand j’étais maîtresse, Michael

Quelque part en France, il y a longtemps.

Michael a de grands yeux sombres et le regard fixe. Il redouble le cours préparatoire. Il ne sait pas lire. Il ne connaît que quelques lettres. Il a toujours le sourire.
Il est beau.
Par je ne sais quel odieux miracle Michael est arrivé jusqu’au C. P. sans que son cas n’émeuve qui que ce soit.
La première à réagir a été la maîtresse de l’année dernière.

Pourtant, ici, dans ce prétentieux village qui se donne des airs de cité balnéaire de luxe, on le savait que « l’Antillais  » massacrait sa femme et son fils à coups de poing.
Difficile de l’ignorer, les gendarmes sont intervenus plusieurs fois et la gendarmerie jouxte l’école, elle même collée à la mairie. De plus des femmes de gendarmes travaillant à l’école et des instituteurs étant élus municipaux on pourrait penser que tout cela formerait un réseau de communication utile pour aider les enfants et les femmes martyrisés et bien il n’en est rien! Ici, comme ailleurs, on ragote sans fin mais on se garde bien d’aider ceux qui vivent l’horreur au quotidien.
« Elle a qu’à divorcer. »
« Pourquoi elle le fout pas dehors ? »
« On penserait pas, il est tellement gentil ! »
« Elle, elle fait pétasse! »
« Le petit, il est bizarre! »

Comme si c’était facile de virer de chez soi un individu dangereux qui vous terrorise et avec qui on a fait des enfants!
C’est déjà une épreuve terrible quand on a fait des études, qu’on a un métier, de quoi payer un avocat, des amis, des parents qui vous soutiennent et la faculté de comprendre le langage juridique, alors imaginez, quand on a rien de tout cela et pour seule aide une assistante sociale débordée et incompétente !
Pendant ce temps là, l’homme a cogné, étranglé, cassé, insulté.
Et Michael s’est éloigné de l’univers des autres. Il oscille entre indifférence béate et méchanceté souriante, s’acharnant sur les plus faibles: Clara, Alexandre.

Une histoire banale.
Il était beau, il dansait bien la biguine, roulant des hanches dans la poussière des bals estivaux.
Elle était jeune, naïve, fille d’émigrés italiens, du sud, de la Calabre, là où les femmes préparent la pasta dans les cuisines tandis que les hommes plastronnent au soleil sur les places des villages.
Elle riait tout le temps, surtout quand il la pelotait en cachette.
Ils se sont mariés. Ils ont fait une grande fête, la nombreuse famille antillaise a dansé toute la nuit pendant que la famille italienne faisait la gueule sur les chaises pour marquer sa réprobation.
Plus tard Michael est né, et les choses ont mal tourné.

Parfois il ne rentrait pas dormir, il émanait de son corps lisse des effluves féminines, il était exigeant, même au lit. La famille antillaise est devenue omniprésente, frères, sœurs, oncles, à qui il fallait obéir.
Elle en a eu marre et elle a parlé de divorce, alors il l’a battue, sauvagement, et encore, et encore. Il a frappé le bébé, l’a jeté sur le sol.
Elle s’est tournée vers les siens, ils étaient absents.
Elle s’est tournée vers la famille antillaise, on l’a traitée de salope.
Elle a résisté et puis, au fond, elle l’aimait toujours ce beau black à la croupe ondulante, à la peau douce et luisante.
Mais quand la violence s’installe dans une famille rien ne l’arrête, elle empire, se nourrissant d’elle-même.
Un soir il a serré si longtemps ses mains autour de son cou qu’elle s’est évanouie. Michael a hurlé, hurlé à s’en déchirer les poumons, hurlé si fort que les voisins n’ont plus pu ne pas entendre, ils ont appelé les gendarmes.
Elle a rassemblé toute son énergie et obtenu le divorce.

Enfin sauvés?

Il est revenu, gentil, repentant, un bouquet de fleurs à la main. Il s’est excusé. Il a pleuré, des larmes de crocodile. Il a glissé sa main sous sa jupe. Il a joué avec Michael. Il l’a suppliée de lui pardonner. Il a raconté sa triste vie sans elle. Il lui a dit qu’il l’aimait toujours et que  l’enfant avait besoin d’un père, d’ailleurs, comment faisait-elle, sans lui, pour le faire garder les dimanches où elle travaille ?

Elle a cédé, il est revenu à la maison.
Il a recommencé à les frapper.
Elle est allée à la gendarmerie, les gendarmes lui ont dit «  Mais madame vous êtes divorcée, pourquoi vous l’avez repris ? Tant pis pour vous, vous n’avez qu’à le jeter dehors. »
Elle est allée voir l’assistante sociale qui lui a dit «  Faudrait savoir ce que vous voulez ! »

C’est à ce moment précis de leur histoire que Michael est devenu mon élève.
Elle m’a parlé, parlé. Elle a un  peu pleuré, elle était résignée.
J’ai dit quelque chose comme : « Je comprends, c’est très difficile. Moi aussi le père de mes enfants me battait mais on n’est pas obligée d’être une victime toute sa vie. Michael va très mal. Vous êtes tous les deux en danger, il faut agir tout de suite.
–    Comment ? Je sais pas. J’aurais jamais dû le reprendre, c’est de ma faute.
–    Non, vous, vous êtes la victime. Des erreurs, tout le monde en fait. Allez dans votre famille, quittez cet endroit.
–    C’est pas possible, je gagne bien ma vie, mon loyer est pas cher, et puis ma famille y peuvent pas…
–    Faites changer les serrures, mettez-lui ses affaires sur le palier, allez voir un avocat, et surtout, surtout, ne lui cédez plus, ne lui parlez plus. Vous êtes divorcée, il n’a rien à faire chez vous. Vous n’avez pas besoin de lui, on n’a jamais besoin d’un homme méchant. Vous êtes capable de très bien vous débrouiller toute seule. Dites-lui que je veux le rencontrer, et prenez immédiatement contact avec le dispensaire, demandez à voir le médecin et le psychologue. Vous pouvez venir me parler quand vous voulez.»

Le père  n’est jamais venu me voir.

Mais elle, elle m’a écoutée. Elle a fait changer les serrures. Elle lui a tenu tête et sur sa lancée elle l’a fait contraindre, par un juge, au paiement de la pension.

Avant de partir, le père, solennellement, entre hommes, les yeux dans les yeux, a dit à Michael: « Ta mère est une salope et tu n’es plus mon fils.»
Il me l’a raconté le lendemain, en souriant.

A l’école son comportement, n’a pas changé, pas encore. Le psychologue qui le suit dit qu’il faudra du temps.
Je sais qu’on n’efface pas l’horreur d’un simple revers de manche.

Elle, elle rayonne, elle s’est acheté de nouveaux vêtements, elle a envie de partir en vacances, elle est pleine d’énergie.
Alors je lui ai confié la maman du petit Alexandre, elles sont voisines et je crois que cette solidarité-là, issue du désespoir,  peut sauver.

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