Pierrot le fou, forever

1971, internat de jeunes filles, lycée Pierre et Marie Curie, Châteauroux

Ce soir, fagotées dans nos blouses en nylon beige brodées à nos noms et prénoms, serrées les unes contre les autres sur les chaises et les tables du foyer,  pour nous, c’est cinéma. Enfin, façon de parler, c’est plutôt soirée film à la télé. Elle est d’ailleurs bien loin la télé, un petit rectangle coloré, séparé de moi par des dizaines de têtes, cheveux plus ou moins bien coiffés,  plus ou moins propres. Les groupes habituels se sont formés, souvent hermétiques, parfois hargneux et moqueurs. A ma gauche, le clan des intellos qui tiennent en permanence au fond d’une poche le petit livre rouge de Mao, à ma droite,  la bande des coquettes maquillées qui battent des cils hautains et moi, entre les deux, ne sachant vers quel côté pencher. J’ignore quel film nous allons voir, je m’en fiche, c’est toujours mieux que de m’ennuyer en silence dans la salle d’étude en faisant semblant d’étudier.

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Et voilà que ça commence, c’est un film de Jean Luc Godard  mais moi j’ai quinze ans, j’arrive de la campagne et, même si j’ai déjà voyagé dans la moitié des pays européens avec mes parents , ma culture cinématographique, née grâce aux séances cinéma de l’école– ta-ca-ta-ca du projecteur, bobine à changer, film à recoller, ta-ca-ta-ca… Giulietta Masina «…le grand Zampano… le voilà !»  – et entretenue avec le western, ou le nanar américain du dimanche après-midi à la télé, n’inclut pas ce fameux Godard. Heureusement, l’acteur principal me plaît. Jean Paul Belmondo, le beau et sautillant Jean Paul Belmondo, je l’ai vu dans Cartouche et dans les Tribulations d’un Chinois en Chine (au Casino de la Bourboule), films certes sympathiques mais qui ne feront pas dévier d’un iota le cours du cinéma. Peu importe, ça, je ne le sais pas encore.

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Tout là bas, dans le rectangle coloré, le beau Jean Paul participe avec un ennui évident à une soirée mondaine et il faut dire qu’il y a de quoi se barber. Des personnages figés boivent et fument. Mornes, ils  s’expriment  uniquement avec des slogans publicitaires. Puis il discute avec un cinéaste américain à qui il demande ce qu’est le cinéma, « C’est  un champ de bataille où se mêlent l’amour, la haine, l’action, la violence et la mort, c’est l’émotion ! » répond l’homme. Bigre, nous voilà loin des Tribulations d’un Chinois en Chine.
Le beau Jean Paul passe de l’un à l’autre, glisse quelques mots : « Je voudrais être unique. J’ai l’impression d’être plusieurs. »
Enfin il quitte la soirée après avoir détruit un énorme gâteau à la crème et rentre chez lui. Il raccompagne Marianne, la baby-sitter, en voiture. Elle est belle.

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Une coquette maquillée pousse un gloussement hystérique, la chef des intellos gauchos lui intime le silence en la traitant de bourgeoise inculte, l’autre lui rétorque que la culture c’est comme la confiture et la pionne vient signifier à tout le monde de se taire sinon on remonte toute de suite au dortoir.
Comme elle est devant la télé je ne vois plus rien.
Mais, dans le calme revenu, j’entends Belmondo, qui s’appelle Ferdinand mais que Marianne appelle Pierrot, dire :
« Vous avez remarqué, dans envie, il y a vie, j’avais envie, j’étais en vie » et j’en reste bouche bée, découvrant, avec une fulgurante acuité, le double sens des mots, l’envie non plus liée aux simples besoins naturels, non plus négative, mais assimilée au désir, synonyme de vie.
A partir de cet instant, plus rien ne décroche mon regard de l’écran. Yeux écarquillés, oreilles aux aguets, pour ne rien perdre, je m’immerge dans le film et les voix entremêlées de Marianne et Ferdinand ne parlent plus qu’à moi.

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« Une histoire – compliquée – en vitesse – quitter ce monde dégueulasse et pourri »
A la radio la guerre, les morts.
«La statue de la liberté nous adressa un signe fraternel »
La liberté, elle est là, devant mes yeux, dans la 404 qui traverse la France, dans cette narration séquentielle entrecoupée de tableaux et de bandes dessinées.

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Puis l’explosion des couleurs, la mer et Anna Karina, belle comme le soleil : « Ma ligne de chance, dis-moi chéri qu’est-ce que t’en penses ? »
Désœuvrée : « Qu’est-ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire ? »
Énigmatique, angélique et meurtrière, elle manipule Ferdinand mais lui offre la liberté. Avec elle, le rêve devient possible.

Et je contemple, hallucinée de bonheur, la preuve que les chemins déjà tracés ne sont pas les plus beaux, que la liberté est proche, colorée, baignée de soleil.
Je découvre que pour raconter une  histoire on peut écrire, ou filmer, différemment et que là aussi, la liberté entraine la joie et l’émotion.

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Victime de ses déchirements « J’ai l’impression d’être plusieurs », Ferdinand explose face à « la mer allée avec le soleil ».

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La lumière se rallume. Je décide alors que je ne ferai jamais partie ni du clan des intellos rigides, ni de la bande des coquettes hautaines, mais que je m’appliquerai à suivre mon chemin, vers la liberté.

De nombreuses années se sont écoulées mais « Pierrot le Fou »  a laissé en moi une empreinte indélébile. En changeant mon regard d’adolescente, il a, peut être, changé le cours de ma vie.

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A sa sortie, en 1965, le film fut interdit aux moins de 18 ans pour « anarchisme intellectuel et moral ».

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« Nous sommes tous des Pierrot le fou, d’une façon ou de l’autre, des Pierrot qui se sont mis sur la voie ferrée, attendant le train qui va les écraser puis qui sont partis à la dernière seconde, qui ont continué à vivre »
Louis Aragon

Et vous qui passez,  quels sont les films qui vous ont marqués ?

J’avais déjà publié ce billet en novembre 2006, il m’est revenu en mémoire à la lecture d’un article de Bibi.

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