Italie, le Superenalotto, un indicateur cruel

Très souvent, lorsque je rentre dans le bar tabac du coin de la rue, elle est là. Immobile et  le regard fixe, comme hypnotisée. D’un geste mécanique elle glisse des jetons dans la machine à sous.
Celle-ci, négligemment, crache parfois quelques rondelles métalliques. La femme les récupère dans un gobelet en plastique et les réinsère, patiemment, inexorablement dans la fente de la machine.

Je ne saurais déterminer son âge mais je vois la modestie de ses vêtements. Son manteau, dont elle ne défait que le col, est de piètre qualité et ses bottes sont éculées. Un reste de teinture rousse se devine sur les pointes de ses cheveux bruns. Concentrée sur sa tache répétitive elle semble indifférente aux allées et venues des clients, aux rires et aux plaisanteries du serveur.

Elle m’apparait comme un bloc de souffrance, cherchant désespérément un réconfort illusoire dans les aléas de ce qu’elle croit être le destin et qui n’est qu’une machine à plumer le moineau avec sa propre complicité.
Si elle n’a pas, comme souvent, assez de jetons pour décrocher le jackpot, elle perd sa mise et s’en repart encore un peu pauvre, encore un peu plus triste.

De la voir ainsi, jour après jour, cela me fait mal…Mais je ne suis pas elle et je ne saurais pas même lui exprimer le sentiment d’injustice que je ressens.

J’ai pensé à elle tout à l’heure en lisant sur des journaux en ligne que les recettes du Superenalotto (la version italienne du loto) avaient augmenté de 230% en l’espace de deux ans.

En proposant de deviner 6 numéros entre 1 et 90, ce qui représente le record absolu de probabilité mathématique, inférieure à celles de tous les jeux du même type dans le monde entier, le Superenalotto est considéré comme le jeu de hasard le plus difficile à gagner de la planète.

Enfin, du point de vue du joueur car, par contre, pour l’Etat c’est le jackpot !

De tous les jeux d’argent italiens, il est celui qui rapporte le plus à l’Etat qui, sur 100 euros encaissé en empoche 49,5.
Au cours des neuf premiers mois de 2008 la somme jouée a été de un milliard quatre cent soixante millions d’euros (1 460 000 000 euros) dont sept cent trente mille millions (733 000 000) ont filé dans l’escarcelle de l’Etat.

Des chiffres qui donnent le tournis !

Les joueurs du Superenalotto sont essentiellement des employés, des ouvriers, des retraites ou des chômeurs.
Autrement dit plutôt des pauvres, qui espèrent changer miraculeusement leur mode de vie car ils sont parfaitement conscients que ce n’est pas par leur travail que celui-ci pourra s’améliorer.

La frappante augmentation des recettes du Superenalotto en 2008 (230% en deux ans) est un bouleversant et cruel indicateur de la dégradation des conditions économiques des Italiens des classes populaires d’aujourd’hui.

Le niveau de vie des moins favorisés chute de jour en jour, entrainant une légitime angoisse du futur. N’ayant aucune possibilité d’augmenter un pouvoir d’achat que la hausse des prix lamine férocement et irrésistiblement, elles sont, ils sont, de plus en plus nombreux à parier sur la chance.
Trop angoissés pour analyser clairement la situation, ils offrent leurs euros chèrement gagnés à l’Etat en échange de quelques instants d’espoir.

L’Etat, lui, se garde bien de les leur rendre, il a d’autres priorités, destinées à encore plus avantager  ceux qui n’auraient pas besoin de l’être.

Cette terrible augmentation du nombre de ceux qui parient financièrement sur le hasard est alarmante. Elle signifie que les moins nantis sont aux abois et que l’irrationnel prend le pas sur la raison.

Ce fol espoir de changer sa vie peut, à mon sens, se rapprocher de celui qu’ont eu des millions d’américains en élisant un président qu’ils ont, dans leur détresse, vu comme un sauveur.

Or, comme celle de la fortune miraculeuse, l’illusion du sauveur est vaine. Ce n’est que par la prise de conscience de sa propre force et la lutte sociale que le peuple peut améliorer son sort.

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