La peur

Elle est partout. Inévitable. Laide. Insidieuse. Destructrice.
Elle est, a écrit Dostoïevski « la malédiction de l’homme ».

Elle s’est imposée ce matin pendant un débat que j’animais dans une classe de lycée.
Le thème en était le téléphone portable.
J’ai demandé à mes élèves s’il était indispensable.
Ils ont répondu que oui.
-« Pourquoi ?
– Pour pouvoir à tout moment joindre quelqu’un : les amis, les parents.
– Pourquoi ?
– Pour se sentir en sécurité.
– Vous avez donc tellement peur ? »
Un oui d’abord indistinct mais qui peu à peu prenait de la vigueur a circulé de table en table.

Alors je leur ai raconté que lorsque j’avais vingt ans, j’ai voyagé pendant deux mois au Japon et que, durant ce séjour, j’ai peut-être envoyé deux lettres à mes parents mais que je ne leur ai jamais téléphoné.

Un « ahhh » collectif de surprise s’est élevé.
Puis un grand et beau gaillard de 17 ans a dit :
« Si je fais ça ma mère me tue. Elle m’appelle dix fois par jour. C’est trop, souvent je ne lui réponds pas. Elle m’appelle même pour savoir si je suis allé aux toilettes »
Rires dans la classe.
«- Elle a tout le temps peur.
– Peur de quoi ?
– De tout. »

Je leur ai alors parlé des voyages que j’ai effectués, il y a longtemps, en auto-stop.
« Vous n’aviez pas peur ? a demandé une fille
– Non
– Ah… Oui mais maintenant c’est plus dangereux. » a affirmé une autre.

Il est ressorti de cette discussion qu’ils sont convaincus de vivre dans un monde où le danger règne en permanence.

Sur le chemin du retour je me souvenue d’une anecdote.
C’est l’histoire d’une dame entre deux âges, la taille épaisse et la mine revêche, qui de sa fenêtre voit arriver un vendeur ambulant africain. Au lieu de sonner il pousse le portillon et pénètre dans le jardin.
Le sang de la dame ne fait qu’un tour, la peur se transforme immédiatement en haine et elle se précipite sur le pas de sa porte pour invectiver le malheureux.
De quoi a-t-elle peur ?
D’être volée ?
D’être violée par l’intrus ?
D’être frappée ?

Elle a peur de cet étranger noir. Une peur qu’elle ne sait dominer et qu’elle croit évacuer en éructant des injures, des menaces et le spectre de la maréchaussée.
L’étranger débouté, la dame se rue sur son téléphone ou son ordinateur pour narrer sa mésaventure.
Elle enveloppe sa peur dans une diatribe raciste qu’elle justifie au nom de sa liberté de femme blanche occidentale face à l’envahisseur noir africain.
La dame hait le multiculturalisme et de ses tripes avachies elle vomit sur l’islam qu’elle suppose être la religion du vendeur ambulant.
Elle exulte de joie mauvaise en alignant des phrases d’un humour pathétique.
Elle est sûre de son bon droit.

Qui est alors le plus dangereux, l’homme pauvre qui fait du porte à porte pour gagner quelques euros ou la dame propriétaire de son petit chez soi qui insulte, qui chasse, qui discrimine ?

Comme tant d’autres la dame est manipulée par une propagande omniprésente qui dicte les motifs de peur.

– peur d’autrui, surtout si autrui est différent
– peur de la pauvreté
– peur de perdre son travail, fut-il harassant, mal payé, humiliant
– peur de manquer
– peur d’être jugé
– peur de ne pas être comme les autres
– peur d’être agressé
– peur d’être malade
– peur d’avoir peur
– peur des terroristes
– peur de vieillir
– peur de mourir
– peur de vivre

La manipulation par la peur est devenue une arme de destruction massive.
Car « La peur bloque la compréhension intelligente de la vie. »
Jiddu Krishnamurti

C’est la peur de la victime qui donne du courage au bourreau.
Il ne tient qu’à nous de la combattre, de la chasser d’un revers de main, de nous interroger sur la réalité de ses motifs et de la transformer en courage.

Reste la peur fondamentale, celle de la mort.
Mais la mort est inéluctable, à quoi bon s’en préoccuper.
J’aime cette phrase de Camus : « Ce qui vient après la mort est futile. »

Les autres ne sont que des peurs de circonstances.
Un peuple apeuré est plus facile à gouverner. Du moins c’est ce qu’ils pensent, les dirigeants actuels.

Faisons en sorte que leurs machinations échouent.
«Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous !» Loustalot

« Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. » (Albert Camus)

En lien, une interview de Raoul Vaneigem, un très beau texte d’Albert Camus et un autre de Noam Chomsky

et en prime ce billet de Cui-cui sur le village des NRV

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