A.

Je l’ai croisée dans un couloir du lycée. A son sourire j’ai compris qu’elle me cherchait.
Elle a marqué un petit temps d’arrêt, comme un oiseau qui hésite à prendre son envol. Et puis elle m’a dit :
« Je ne pourrai plus venir à votre cours de l’après-midi. »
Je lui ai répondu que c’était dommage alors elle m’a expliqué qu’à cause d’un problème de santé elle devait être hospitalisée.
« Oh ! Je suis désolée pour toi. J’espère que ce n’est pas grave. »
Elle incliné la tête, secouant ses boucles blondes. Sa bouche souriait mais je lisais dans ses grands yeux bleus comme une attente inquiète, comme un questionnement muet que je ne savais déchiffrer.
Je l’ai sentie respirer puis elle a dit :
« Je suis anorexique. »
Et moi je suis reste muette. Je n’ai pas eu tout de suite les mots pour lui exprimer ce que je ressentais : de la peine, de l’émotion, de la tendresse.
A la voir, frêle et gracile, j’avais bien pensé qu’elle pouvait souffrir de cette maladie mais cet aveu, cette confiance qu’elle m’accordait en me révélant son mal m’ont touchée.
Doucement j’ai posé ma main sur son épaule.
Je voulais par ce contact lui transmettre mon émotion et le soutien que je lui apportais.
Puis je lui ai dit qu’avoir la force de nommer sa maladie et d’entamer une thérapie était le premiers pas vers la guérison et l’un des plus difficiles.

J’ai beaucoup pensé à elle aujourd’hui et à toutes ces jeunes filles, décalées, en inadéquation avec le monde qui les entoure et dont le corps réagit avec cette inouïe puissance mortifère.

22 réflexions au sujet de « A. »

  1. Il serait intéressant de savoir si l’anorexie est un mal de notre époque ou si par le passé ou dans d’autres cultures on le retrouve.
    L’obsession de la minceur pour des raisons esthétiques y est sûrement pour quelque chose, mais est-ce la seule cause ?
    Mais si cette jeune fille a réussi à nommer son mal, c’est déjà qu’elle a fait un pas vers la guérison.

  2. en ce qui concerne cette jeune fille je ne crois pas qu’il s’agisse d’un souci esthétique.
    elle m’a raconté qu’elle avait vécu des évènements dramatiques dans sa famille et que la pression scolaire était très forte. c’est une bonne élève, qui étudie beaucoup qui veut réussir et qui ne suit pas particulièrement la mode.

    je me suis aussi posée la question de la culture et de l’époque.
    si je pense aux jeunes filles indiennes je ne crois pas que ce mal soit tellement diffusé dans leur pays.
    les critères de beauté sont différents et l’embonpoint est apprécié dans les classes moyennes et pauvres bien sûr car il est synonyme de richesse.

  3. Bonjour,
    Je crois que tous les maladies ont des racines psychique, l’anorexie est un le meilleur exemple. J’espère que les docteurs et ses parents vont la soigner pas seulement physiquement mais ils vont lui aider moralement aussi. Dans cette époque le medecin nous voit comme cher et os qui est un regard incomplet…

  4. L’anorexie est une maladie de pays riches, essentiellement occidentaux. Le moteur essentiel en est le contrôle et la performance, c’est pourquoi ce sont généralement de bonnes élèves qui en sont atteintes. La mode ne fait que banaliser le phénomène mais l’induit pas vraiment. Effectivement un bon entourrage et beaucoup de travail de réassurance à long terme peuvent influencer dans le bon sens l’évolution. De la patience surtout, ce qui est une denrée de plus en plus rare.

  5. Ton billet est très touchant. Un de mes proche, sportif , a vécu cette dérive de son corps après avoir suivi des consignes alimentaires strictes pour ses entraînements (à l’époque, athlétisme au stade français). Le fond était des souffrances enfouies. Il s’en est sorti aujourd’hui. Cette maladie ressemble à un cri d’alarme contre nos sociétés d’opulence, ce long cri rappelle l’importance à accorder aux êtres.

  6. Le genre d’annonces jamais très agréable à recevoir… Espérons que vous aurez l’occasion de la revoir dans votre cours d’ici la fin de l’année.

  7. Tu as ce talent de raconter ces choses douloureuses avec une délicatesse et une douceur qui font ce plaisir de venir ici. Même quand tu traites de douloureux sujet comme celui là, qui me touche un peu aussi, car comme beaucoup j’ai eu des connaissances très proches atteintes de ce mal.

    témoignage beau, touchant, optimiste aussi. Merci et bon weekend à toi

  8. Proche de l’anorexie, vous avez la boulimie nerveuse. Un texte là-dessus tourne sur les skyblogs, qui est une ordure manipulatrice. Allez le lire pour savoir que ça existe, et pour veiller au grain si vous avez une fille qui navigue dans ces eaux troubles de l’auto-suggestion entre ados fragiles.

    (J’ai entendu dire que cette maladie parfois mortelle pouvait avoir un rapport avec le refus de la féminité et de la maternité. Qui peut en dire plus ?)

    Ici, que cette jeune fille en ait parlé à une adulte est un signe encourageant…

  9. Les petites touches très justes de votre billet réveillent pas mal de souvenirs chez le vieux prof que je suis… Ces élèves qui vous attendent (pourquoi vous?), la tête qui soudain se vide de ses mots, les sentiments qui les remplacent, et puis le geste, main sur l’épaule, parce que les mots ne suffisent pas.
    Merci.

  10. C’est pas à moi que ça arriverait l’anorexie 😉
    J’avoue ne rien connaître de cette maladie, ni d’ailleurs de la boulimie, mais pour rebondir sur les coms, oui, c’est une maladie occidentale.

  11. Non, l’anorexie n’est pas un mal de ce siècle. Sa reconnaissance en tant que pathologie et trouble du comportement alimentaire est très récente, mais la description du trouble a été faite notamment sur des personnes célèbres et j’avais lu, je crois par Caroline Eliacheff, un ouvrage sur ces figures célèbres de l’anorexie.

  12. Le 1er témoignage que j’ai lu,(sur l’anorexie), d’une ado, écrivain éphémère, c’était : « Le pavillon des enfants fous », dont j’ai oublié l’auteur,… ah si, un pseudo, je crois, Valérie Valère, dans les années 78-80.

    J’avais noté un passage:  » Quel crime ai-je donc commis ? Refuser le monde: crime puni de prison à perpétuité. Ils me manipulent comme un vulgaire ramassis d’os, dénué de toute pensée, de tout sentiment.
    Je suis seule. Dehors, le monde est en train de rire, de s’amuser, de parler, je suis seule, seule avec mon corps, qui ne veut rien, qui ne demande rien, sauf de mourir. Mais il résistera… »

    Ca résume assez bien, j’imagine, ce que je connais mal! S’abstraire d’un monde impossible! … Ciao!

    vieil anar

  13. Mais pendant ce temps là, un collectionneur vend 91 000 € un nu « artistique » de la première dame de France qui semble sortir d’un camp de concentration. C’est paraît-il sensuel…

    J’espère que la proposition de loi passera, mais les podium des défilés de mode ne sont pas les seuls à incriminer. Les fabricants de vêtements également qui conçoivent des modèles uniquement portables par des anorexiques. Si vous avez un tour de poitrine qui dépasse le 85 B, inutile de chercher à mettre un chemisier ou une veste de taille 38. Ah pas de chance, il se trouve que vous mesurez 1m60. Vous vous retrouvez alors avec un vêtement que vous pouvez fermer mais qui vous arrive aux genoux et dont les manches tombent sur vos doigts. Fermer son chemisier ou ressembler à un clown, il faut choisir… mais si on ne pèse que 35 kilos, aucun problème.

    C’est en fait l’image de l’élégance qui doit évoluer.

    Pour en revenir à la photo, Brigitte Bardot s’est vendue le double… mais il n’y avait pas photo !

  14. Absurde de prétendre soigner l’anorexie par la coercition, qu’elle soit individuelle ou sociale.

    La coercition individuelle, des milliers d’anorexiques en sont mortes, quand les soignants pensaient qu’un « bras de fer » était nécessaire. Valérie Valère met fort bien cela en évidence, elle a gagné le bras de fer, elle en est morte.

    Quant à la loi qu’ils veulent nous pondre… au mieux c’est un emplâtre sur une jambe de bois, au pire c’est un prétexte pour avancer vers la mise sous tutelle de toute expression libre.

  15. Tu as complètement raison, Céleste, avoir la force de nommer sa maladie est un premier pas vers la guérison. Et de ta part, c’était important d’être vraie, c’est ce que tu sais le mieux faire, et c’est ce qui est le plus bénéfique à une jeune fille anorexique.

  16. merci à toutes et toutes pour vos coms qui apportent de nouveaux éléments à cette réflexion.

    j’ai été trop occupée ces derniers jours pour pouvoir vous répondre et écrire de nouveaux textes.
    beaucoup de travail, un peu de fatigue, des choses amusantes et belles aussi comme le montage du court métrage « Il bacio di Alice ».

    mais ça y est, les calamiteuses élections italiennes m’ont inspiré un billet
    refresh!

  17. l’anorexie existe depuis toujours. J’ai eu des TCA il y a quelque temps, alors je me suis renseignée sur le sujet.
    Et puis celle qui partageait ma chambre d’internat a cessé de manger, un jour, brutalement. Chaque jour, quand elle se changeait, je la voyais maigrir un peu plus, ses os toujours plus visibles. Les TCA touchent 1% des filles. Il existe autant d’anorexie que d’anorexique. C’est un monde très complex, surfez sur internet et vous tomberez sur une sorte de clan, il y a celles qui ouvrent un blog pour en parlez, elles s’aident, et puis les autres les pro-ana, ça c’est horrible. Je ne sais pas vraiment si j’ai été ano ou pas, mais je n’aurais peut-etre pas eu de pbs sans internet. Peu de gens prennent ce genre de maladies aux serieux, je crois que tu as eu la bonne réaction, j’espère que ton élève s’en sortira et heureusement pour elle les hôpitaux ont changé depuis les années 70, elle ne devrait pas vivre ce qu’a vécu Valerie Valere.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *