La subversion du sac à main

Sous un ciel d’orage de grandes filles tristes tricotent de leurs jambes maigres des démarches de chameaux mécaniques. Vacillant parfois sur leurs talons trop hauts, gênées par les plis et les replis des accumulations de tissus qui composent leurs vêtements, elles défilent, empesées comme des momies sous les regards enthousiastes d’un banc de « people » bijoutées et siliconées.

C’est le défilé de la maison Vuitton.
Vuitton, et ses sempiternels sacs couleurs d’étron.
Vuitton, fleuron de LVMH, fierté de Bernard Arnault, s’est offert les services de celui que la presse (de Télérama à l’Express en passant par Libération) n’hésite pas à qualifier de « génie », un créateur aux allures de lutin virevoltant : Marc Jacobs.

Sur Arte, le documentaire de Loic Prigent nous entraîne à la suite du styliste de Tokyo à New York, de New York à Paris dans un monde que le fameux ménage de français moyens n’a d’autres moyens de découvrir que la télévision.
Devant la mienne j’oscille entre la franche rigolade, l’agacement et finalement la tristesse.

Car je crois qu’il faut aussi en rire de ce ridicule étalage de fanfreluches à prétentions artistiques.

Rire des sacs à pois inspirés par Yayoi Kusama. Il a fallu au créateur une rencontre avec la dame aux cheveux rouges pour avoir l’idée de le créer. Pensez donc, des petits pois, chez Vuitton, quelle audace !
Autour du styliste on se pâme et s’extasie.
Il veut nous dit-on, et de manière obsessionnelle: « abolir les frontières entre le beau et le laid, le riche et le pauvre, le parfait et le tordu. »

Phrase ô combien intéressante !
D’un côté: le beau, le riche, le parfait.
De l’autre: le laid, le pauvre, le tordu.

Et voilà que le riche va voler aux pauvres ses vêtements déchirés et rapiécés.
Marc Jacobs, inspiré, s’extasie devant la beauté d’un trou dans un chandail, il le veut, là devant, en évidence.
Adorant aussi tout ce qui est rapiécé, il crée un sac de bric et de broc, de morceaux de cuir assemblés, de poches extravagantes, une horreur que les artisans des ateliers Vuitton ont un mal de chien à assembler et qui coûtera la bagatelle de 35 000 euros.
Oui mais c’est «un sac d’accumulation, presque cubiste».
Marc Jacobs aurait réussi se défi essentiel pour l’avenir de l’humanité : faire se rejoindre la mode et l’art contemporain.
Et Libération de souligner dans un article « les liens de plus en plus forts que tissent la mode et l’art contemporain. D’autant que les deux marchés ont peu ou prou la même clientèle. »
En illustration du concept on nous montre un autre sac, élaboré en collaboration avec Richard Prince qui en dit « Marc, ça risque d’être un sac très subversif. Les filles dans mon studio l’adorent, mais je suis allé à la boutique Vuitton sur la 57e Rue et je confirme que c’est très subversif ! »

Subversif, un sac à main Vuitton ??!!!
Faut-il en rire ou s’en désoler ?

Il invente aussi des chaussures vertigineuses, aux talons de fer tellement lourds que les gambettes maigrichonnes du mannequin peinent à les soulever.
Qu’importe, on s’amuse tant dans ce milieu de la mode !
Cette grande famille qui prépare le défilé de la nouvelle collection dans la fièvre et sans sommeil.

Mais parfois dans le documentaire affleure la réalité et mon rire définitivement se fige.
Celle de la brodeuse, qui après des heures de travail sur l’empiècement d’une robe voit celui-ci, trempé dans de l’eau de javel pour l’effet grunge, se défaire et partir en morceaux.
Elle ne se plaint pas mais on la sent déçue. Elle a œuvré pour faire quelque chose de beau et il n’en reste que des lambeaux.
Celle des couturières qui ont passé la nuit à pousser l’aiguille et qui n’ont pas eu le temps de soigner leurs doigts piqués et surpiqués.
Celle du mannequin, une gamine aux grands yeux bleus emplis de larmes. Sa peau ne supporte plus les produits de maquillage. Un jour, peut-être épousera-t-elle un président bling bling, mais en attendant la brosse du coiffeur arrache ses cheveux exténués.

En arrière plan, Bernard Arnault se lèche les babines, menée par le « génie » passionné des clichés, la collection enchante la clientèle.
Et Marc Jacobs parle d’ironie.

Ironique le sac Tati retravaillé en cuir ?
Comme si la plupart des clients de Tati ne préfèreraient pas, une fois de temps en temps et si c’était possible, acheter leurs vêtements ailleurs !
Ironique, la maigreur des mannequins, les jambes en allumettes, les côtes saillantes et les clavicules pointues ?
Pour plus de la moitié de la population mondiale le rachitisme est synonyme de faim, pas de dollars ou d’euros.
Ironiques les vêtements déchirés, rajustés, rafistolés ?
Non, tristes.

A l’image de ces grandes filles aux regards vides qui arpentent le podium sous un ciel d’orage, offrant le spectacle glaçant d’une société qui a perdu le sens de la réalité, de la dignité, de l’humanité.

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dessin de Nole

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